Discours d'Emmanuel Grégoire, Maire de Paris - Commémoration du 17 octobre 1961
Discours
Mise à jour le 16/10/2026 à 14h45
Mémoire
Seul le prononcé fait foi
Vidéo Youtube
Mesdames,
Messieurs, chers amis,
Je suis très
honoré d’être parmi vous aujourd’hui, pour commémorer ce jour si particulier
pour l’Algérie, pour la France et pour Paris.
Ce soir du 17
octobre 1961, notre histoire commune s’est écrite, comme tant d’autres fois,
dans le sang.
La guerre
d’indépendance algérienne dure depuis sept ans. De l’autre côté de la
Méditerranée, le système colonial affronte le soulèvement d’un peuple résolu à retrouver
son indépendance. Dans l’hexagone aussi, la guerre fait rage. Face aux récentes
attaques du FLN ciblant des policiers, les représailles se font toujours plus
violentes et aveugles.
Le 5 octobre,
le préfet de police impose un couvre-feu aux Algériens, les empêchant de
circuler de 20h30 à 5h30 du matin.
Ce soir-là,
entre 20 000 et 30 000 hommes, femmes et enfants d’origine algérienne, quittent
les bidonvilles dans lesquels on les a parqués pour monter à Paris, à l’appel
du FLN.
Paris, le lieu
de toutes les révolutions françaises, Paris le lieu de rassemblement de cette
manifestation pacifique, pour dénoncer ce couvre-feu illégal.
De
Noisy-le-Grand, de Massy, de Stains, des Francs-Moisins ou de Nanterre, on
vient de partout et par tous les moyens pour dénoncer l’emprise coloniale et montrer
à la France le visage de ces algériens qu’elle ne veut pas voir.
Ces « Français
Musulmans d’Algérie » comme on les appelle alors, qui sont français depuis
presque 100 ans, mais qui ne seront jamais des citoyens à part entière.
La police
attend les manifestants aux portes de Paris. Ils sont près de 2000 dans la
capitale et ils ont reçu la consigne explicite d’empêcher la manifestation. Tous
les moyens sont autorisés pour y parvenir.
Deux semaines
plus tôt, aux obsèques d’un policier assassiné, le préfet de police Maurice
Papon déclarait : « pour un coup donné, nous en porterons dix ».
Ce soir-là, les forces de l’ordre n’ont pas attendu qu’un coup soit donné pour
en porter dix, cent, mille, des dizaines de milliers de coups qui pleuvent sur
un peuple en quête de reconnaissance et de liberté.
Les premiers
coups de feu résonnent Pont de Neuilly. Sur les Grands Boulevards, où la
plupart d’entre eux viennent pour la première fois, les manifestants sont
pourchassés et battus. Devant le Grand Rex, la police charge à coups de bidules,
cette matraque de plus d’un mètre qui s’abat sur le crâne et dans les côtes d’hommes
désarmés. Plus tard, la police ouvre le feu Place de l’Étoile. À Concorde, les Algériens
se réfugient dans la station de métro, sans issue face aux forces de l’ordre.
Dans tout le quartier latin ils sont chassés et tabassés.
Partout la même
violence se déchaîne, les coups, les corps à terre et le sang qui commence à
couler.
11 578 personnes
sont arrêtées puis parquées au Palais des Sports ou au Stade Pierre de
Coubertin. Une rafle comme aux pires heures de notre histoire. Le début de leur
calvaire. Ceux qui y ont assisté et ont eu le courage de témoigner parlent
d’une « vision d’horreur ».
Des centaines
de corps blessés, pas de matériel pour les soigner et des coups encore, des
coups toujours, des coups jusqu’à la mort.
Un bain de sang
qui rappelle celui de Sétif en mai 1945, un bain de sang qui est la marque du
maintien de l’ordre colonial.
Les corps sans
vie ou mourant seront jetés à la Seine, d’autres seront enterrés dans une fosse
commune du cimetière de Thiais, sans identité, sans cérémonie.
Pourtant, ce
massacre perpétré aux vues et aux sues de tous, ne trouve en France que le
silence pour écho.
Le lendemain
matin, les journaux radios parlent de riposte de la police, la presse reste
muette à l’exception de L’Humanité et Libération, le photographe Elie Kagan qui
a couvert les manifestations n’arrive pas à vendre ses clichés.
Le 17 octobre
ne fait pas date.
Mais, sur un
mur de Paris, non loin d’ici, la mémoire de cet événement s’inscrit déjà :
« ICI ON NOIE LES ALGÉRIENS ».
Il faudra
attendre des années pour que cette histoire soit reconnue pour ce qu’elle est,
une histoire française, une histoire parisienne.
Il faudra un
long travail des historiens et des associations.
Il faudra le
courage d’un Maire, Bertrand Delanoë, pour inscrire cette histoire dans la
mémoire de Paris.
Le 17 octobre
2001, quarante ans après le massacre, une plaque est apposée au Pont
Saint-Michel : « À la
mémoire des nombreux Algériens tués lors de la sanglante répression de la
manifestation pacifique du 17 octobre 1961 »
Patrick
Boucheron dit : « L’Histoire met en mot ce
qui manque ».
Ce qui manque, c’est le nom de ces femmes et
de ces hommes, leur identité, leur histoire.
Ce qui manque
c’est leur nombre, 100, 200 ou plus encore.
Ce qui manque
ce sont les circonstances exactes de leur mort.
Ce qui manque
c’est le visage de ces victimes, qui pourraient tous se reconnaître dans les
traits de Fatima Bedar. Elle avait seulement 15 ans. Il a fallu braver
l’interdiction de ses parents pour participer à la manifestation ce soir-là. Elle
voulait monter à Paris pour la première fois. Un moment de fête pour cette
jeune fille venue en France de Kabylie à l’âge de 5 ans. Ses parents attendent
son retour. Un espoir qui les tient, jusqu’au 31 octobre. Elle ne reviendra pas.
Son corps est retrouvé dans le canal Saint-Denis. Les circonstances exactes de
sa mort ne seront jamais élucidées.
« L’Histoire
met en mot ce qui manque » et ce qui manque aujourd’hui, c’est une voix,
celle de la France.
Ce n’est pas un
oubli, c’est un effacement, une dissimulation, un mensonge d’Etat pour cacher
un crime d’État.
Avec de
nombreux Maires de France, nous avons appelé l’État français à « la
reconnaissance pleine et entière du massacre du 17 octobre 1961 comme un crime
d'État, au regard de la responsabilité des autorités publiques dans
l'organisation et la conduite de cette répression ».
Il faut
regarder notre histoire en face, même quand elle nous fait honte, et peut-être
surtout quand elle nous fait honte.
Prolonger le
silence qui a suivi le massacre des Algériens, c’est faire de nous les
complices de ce crime quand nous n’en sommes que les héritiers. Cet héritage de
la violence que nous devons assumer, sans pour autant le perpétuer.
Jacques Derrida
disait : « l'héritage est une affirmation active, […] autrement dit,
l'engagement politique passe par la question de savoir ce qu'on va faire de cet
héritage, comment on va le mettre en œuvre ».
De cette
violence qui s’est libérée ce soir-là, de ce massacre qui a eu lieu le 17
octobre 1961, nous devons faire une source de mémoire et un avertissement pour
l’avenir.
Car ce massacre
n’est pas seulement lié à la guerre d’indépendance algérienne, il remonte bien
plus loin dans la culture française de l’autorité et de l’ordre, dans l’histoire
de l’extrême droite.
Cette violence
qui s’est libérée ce soir-là est la fille de celle qui a eu court lors de
l’occupation de la France et du gouvernement de Vichy. Faut-il rappeler que
c’est le même homme, Maurice Papon, qui a déporté les juifs en 1942 et qui a
fait jeter les cadavres des Algériens à la Seine moins de 20 ans plus tard ?
Cet homme qui
n’était que l’outil de cette violence raciste, antisémite, homophobe,
validiste, masculiniste, implacable avec les faibles et soumise face aux puissants,
qui se réveille chaque fois que notre pays doute de l’horizon démocratique
qu’il s’est fixé.
Cette violence
qui revient aujourd’hui décomplexée, débridée, attisée par les discours de
haine qui ne retiennent plus leurs mots.
Quand on ne
retient plus ses mots aujourd’hui, on ne retiendra pas ses coups demain.
À celles et
ceux qui disent : « on n’a jamais essayé », il faut leur
rappeler l’affaire Dreyfus, il faut leur rappeler la ligue d’action française,
il faut leur rappeler la collaboration, il faut leur rappeler Vichy, il faut
leur rappeler l’OAS, il faut leur rappeler le 17 octobre 1961.
Cette date qui
doit entrer dans la mémoire de France comme elle a trouvé sa place dans la pierre
de Paris.
« Il est,
dans la vie d'une nation, des moments qui blessent la mémoire, et l'idée que
l'on se fait de son pays ».
C’est au moment
de son discours pour la reconnaissance de la responsabilité de l'État français
dans la déportation des juifs durant la Deuxième Guerre Mondiale que Jacques
Chirac évoque ces moments qui blessent la mémoire, et l’idée qu’on se fait de
son pays.
C’est dans cette
blessure que se trouve la possibilité d’une vérité, dans cette faille que peut
passer la lumière de la réconciliation. Le sang des Algériens qui a rougi la
Seine ce soir-là, doit maintenant noircir les pages de nos livres d’histoire.
En l’honneur de
ces Algériens assassinés, pour la mémoire de leurs familles, pour la dignité de
la France, pour rompre ce silence qui a trop duré, nous devons faire de ce 17
octobre un jour de commémoration nationale.
Je vous
remercie.